004.Absence-Presence, Twice | Ala Younis, 2013

FR

 

 

 

Mohssin Harraki fait toujours sa sortie vers l’intérieur. Ses œuvres portent à la fois les égratignures du départ de celui qui n’est pas autochtone, et celles de son retour. Il a un projet reporté dans chacune de ses villes : un projet pour Assilah lorsqu’il est en France, et un autre pour Paris lorsqu’il retourne au Maroc. Et, typiquement soit à l’écart ou af lié puisqu’il ne peut être physiquement présent que dans une de ces deux villes, il se bat pour être là. Absent et présent. Physiquement etémotionnellement. Et dans chaque ville deux fois.

 

Le temps et l’espace de l’absence le poussent à « être » dans l’endroit où il se trouve. Négliger une géographie et en adopter une autre, être au-delà du territoire géographique n’est rien de moins que l’essence même de la migration, qu’elle soit choisie ou forcée. Une migration double, une expatriation double. Son livre d’histoire se dissout dans l’eau de « Arti cial Aquarium (Aquarium Arti ciel), (2011) ». En l’occurrence, l’histoire se transforme en éléments ottants dans ce réservoir d’eau et les mots du livre s’effacent, laissant seulement la trace d’un corps vidé en interaction avec son environnement.

 

La mise à l’écart des immigrés est intensi ée lorsque leurs moyens de subsistance sont compliqués dans les pays où ils se rendent : leurs familles s’empressent de les traiter comme s’ils venaient de ces nouveaux endroits, tandis que les résidents de ces endroits refusent d’accueillir les immigrés dans leurs nouvelles demeures, réclamant sans cesse qu’ils restent attachés aux endroits d’où ils viennent ou qu’ils y retournent. Lorsque Harraki est arrivé en France, il a vécu à Toulon dans une caravane sur laquelle il placardait les indications telles que « Viande du Maroc, » « Halal » , « Poids 82 kilos », « 40% de remises », « Garder au réfrigérateur », et « Ouvrir ici ». Ayant observé les dif cultés de l’expérience d’un étranger qui s’installe dans un lieu où il n’est pas né, il s’appliquait à lui-même ce racisme, ces publicités, et ces stéréotypes.

 

Dans « Deux Questions à Joseph Kosuth » (2008), Harraki lui demande « Pourquoi est-ce que le racisme existe au monde maintenant ? » et Kosuth répond : « Quelqu’un que vous considérez comme étant en-dessous de vous peut vous donner l’impression d’avoir du pouvoir, même si c’est une illusion, pour toutes sortes de raisons. Et je crois que cela a de la valeur, de manière tout à fait perverse, pour l’individu dans différentes strates sociales. » L’analyse de Kosuth se place entre deux pôles : la sensation de pouvoir et le manque de pouvoir. Il fait référence au moment où la (probable) présence d’un absent (inquiétant) domine.

Il conclut simplement : « mais je n’ai pas la réponse maintenant. »

 

Dans « Histoire 2 » (2013), Harraki réécrit la dé nition de l’histoire sur les pages d’un livre en verre. Lorsque les pages du livre sont ouvertes, elles forment un cercle ou une eur, dans lesquels, d’une page à l’autre, les mots ottent éternellement. Les lignes de l’artiste ressemblent à celles qu’il avait tracé auparavant dans « Problème no. 5 » (2011), créant des équations sous la forme d’arbres généalogiques de ceux qui règnent sur les pays arabes au nom de la politique, de la fortune, ou de la religion.

 

La position d’un nom dans l’arbre généalogique est en rapport avec le pouvoir de la personne de ce nom, et son histoire ou son discours pourraient tout autant être à la base d’opportunités. Dans « Thrones 0 (Trônes 0), (2013) », il inscrit sur des morceaux de tissus blancs quatre arbres généalogiques de quatre pays arabes: le Bahreïn, le Maroc, l’Arabie Saoudite et la Jordanie.

 

Outre son propre corps, son histoire, sa langue, son expérience, son étrangeté et ses retours chez lui, Harraki fait également usage de livres de philosophie français et marocains. Il se réinterroge sur les effets d’évènements fabriqués sur les évènements réels, sur la manière détournée qu’ils atteignent leur public, contribuant ainsi à la création de l’évènement par le public. Une lecture de la vraie réalité est complétée pour devenir notre histoire fabriqué. Il s’intéresse à la relation éternelle entre la présence de l’absent et l’absence de présence. Il pose la question : la manifestation de quelque chose de particulier contribue-t-elle d’une manière ou d’une autre à sa disparition ? Et il répond : « lorsque (avec les choses à l’intérieur) le tableau se manifeste, les choses (à l’intérieur) disparaissent, et l’absence devient présente ».

 

 

 

Ala Younis 2013

 

 

Texte publié dans le journal de l’exposition ‘absence-presence, twice’ Mohssin Harraki- Joseph Kosuth à la Galerie Imane Farès, Paris 

 

EN

 

 

Mohssin Harraki always exits to the interior. His works bear the scratches of both departure for the non-native, and return. In each of his two cities, he has a postponed dream: a project for Asilah when he is in France, and another for Paris when he returns to Morocco. And because he can be present in body in only one of the two cities, he typically struggles with his being there:  estranged or affiliate.

Absent and present. Physically and emotionally. And in each city twice.

Absence-presence, twice.

 

The timing and place of absence push you to “be” in the place you are in. To neglect one geography and embrace another, to be beyond your geographic domain, is naught but the very essence of migration, whether elected or forced: a dual migration, a dual expatriation. 

 

That never-ending relationship between the presence of the absent and the absence of presence. Does the manifestation of something in particular contribute in one way or another to its disappearance?

 

When (things in) the picture manifests, the things (in it) vanish, and absence becomes present.

 

In 2010, while studying in Dijon, the artist was besieged by expenses exceeding his income. He video-taped himself beginning an equation with the value of X, and starting from A, which split into A1, A2, and A3, and from there to B, etc. His work problem no. 5 (2010) summarizes the relationship between learning and its effects on the collective thinking of a society that follows a family tree as it builds a world. We witness its lineage. Inheritance laws dominate this equation, in which names appear and disappear indicating the location of (in)significant individuals. This tree, which branches from an infinite number of letters and undetermined values, complicates the matter, but we are only to locate the value X, the constituent that will assume power in the family. Harraki recalls a memory from the 1960s, of  the Moroccan future studies scholar Mahdi Elmanjra talking about the sum of ten dirhams allocated for every citizen from the income made by selling phosphate. He also recalls Elmanjra’s comment that the monarchy in Morocco is an unsolvable equation. And thus, problem no. 5 is transformed into equations in the form of family trees, families who have ruled Arab countries in the name of politics or wealth or religion. The placement of a name in the family tree is prioritized by the power of the person holding that name, while famous names in the family tree grant meaning to the presence of the rest of the names.

 

“And here I have sent to you a work that revolves around words and the meanings they bear: A manipulated image of the White House in the United States of America, Casablanca (the film), and Casablanca (the Moroccan city). The important question, to me, is the meanings this phrase carries when translated into Spanish and English, and which oscillates between the force of political authority, Spanish colonization of Morocco, and the legacy of French colonization.” Harraki adds to the famous photograph of the White House the famous name Casablanca (2011), in a style resembling a shop front’s neon sign. To many Americans, Casablanca is a film. Harraki intervenes to commingle the fame of the White House with the fame of the name Casablanca, each of which may be commingled with the name of the film. And thus we acknowledge and define the names of things, and our relationships to them, with a limited number of words. And while images of reality are multifarious, we all possess a part of them, from within ourselves, from our sensual, linguistic, and knowledge-based stores.

 

Why, then, a contrived image? Why are Harraki’s works interventions?

 

Harraki writes that Jean Baudrillard wrote in “Simulacra and Simulation” about the effect of contrived events on real events. They reach their audience distorted, in turn contributing to the audience’s creation of the event. And thus a reading of full reality is completed to become our contrived history.

 

When Harraki arrived in France, he dealt with the issue of his immigration and settling down by living in a caravan in Toulon onto which he affixed words such as “Meat from Morocco”, “Halal”, “Weight 82 kilograms”, “40% discount”, “Store in refrigerator”, and “Open here”. Perhaps immigrants were treated like body parts one can employ at low costs. The estrangement of immigrants is intensified when their means of living are complicated in the countries they move to: their families rush to treat them as though they’re from the new places, while the residents of those places refuse to embrace the immigrants in their new homes, ever demanding that they remain attached to/return to the places from which they came. Viande du Maroc (2007) uses racism, advertising, and stereotypes as the artist records upon himself the difficult outcomes of a stranger’s experiments in settling down in a non-native home.

 

What does Harraki use in his works other than his body, his history, his language, his experience, his estrangement, and his trips home? Harraki makes use of books in philosophy, French and Moroccan. He thinks beyond thought, and discovers that “no matter how far I travel, my body is the furthest of places.” He dreams of building artist residencies in Asilah, which connects him with his father with a single line, and for which his artist and architect friends sketch buildings on tracing paper. He makes a presence and disappears at the same time, in both places. As so in Histoire (2013), in which Harraki re-writes its definition on pages of a book of glass. Here the artist’s lines resemble those with which he traces the family trees. When the book’s pages are opened, they can form a circle/flower, in which, from one page to the next, the words gradually flow down from the never-ending.

 

And likewise the book of history dissolves in the water of the Aquarium (2011), whereby history is turned into elements floating in the tank’s water and the book’s words are erased, leaving behind only its emptied body interacting with its environment: the truth of images, the truth of the event, the truth of the image of the event, and the truth of the event of the image.

 

 

Ala Younis 2013

Independent curator based in Amman, Jordan.

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