010.Matiére Grise | Karima Boudou et Phillip Van den Bossche, 2017

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Mohssin Harraki initie ses recherches sur l’histoire par rapport à l’urgence d’une idée particulière dans le moment présent. Les oeuvres qui en découlent produisent une réinterprétation politisée du présent par le biais de diverses narrations qui transposent et complexifient des idées (événements, personnages, mots, objets de différentes époques) au travers de différents niveaux de lecture qui permettent de se confronter à l’histoire. 

 

Pour son oeuvre Rahatu’L-Aql/Peace of Mind, Hamid al-Din al-Kirmani, Harraki a composé une installation de huit arbres dont les ramifications pointent vers des ampoules, ces dernières étant détournées de leur usage habituel. On trouve à leur surface des inscriptions en arabe comme par exemple “monde-création”, “monde-corps”. À la base de chacun d’entre eux se trouve une pierre qui permet aux différentes branches de se déployer. Ces oeuvres sont la traduction de diagrammes en formes, et l’artiste s’est intéressé à la migration des idées, du savoir et de leur contenu textuel qui est lié à la philosophie, la théologie et la mystique de Hamid al-Din al-Kirmani, un théologien et philosophe perse de la fin du I° millénaire. Plus largement l’exposition invite à réfléchir à la transmission du savoir et au rôle du langage et du mot dans les différentes séquences de notre histoire, et leur potentiel narratif et plastique. On retrouve cette préoccupation dans Débat imaginaire entre Averroes et Porphyre, oeuvre dont l’imagerie emprunte à un manuscrit du XIV°siècle représentant une conversation fictive entre le philosophe islamique Averroes et le philosophe grec Porphyre. Cette image est tapissée au mur, et Harraki joue avec le langage des deux personnages historiques qu’il met en mouvement et juxtapose avec des lettres en néon qui insistent sur une double trame textuelle qui introduit plusieurs référents linguistiques. Plus largement Harraki évoque ici la transmission de la connaissance par le biais d’un dialogue transhistorique entre deux figures de la pensée islamique, qui font écho à la découverte de celle-ci dans l’histoire de l’Occident. L’œuvre d'Averroès était au cœur du débat philosophique médiéval, période à laquelle les traducteurs et les interprètes ont largement introduit différentes voies de passage pour la culture, la science et la philosophie. 

 

Khossouf/Éclipse décline un ensemble de six “feuilles” en béton portant des retranscriptions qui témoignent de l’utilisation par l’artiste de documents provenant de plusieurs sources (textes, dessins notamment). On retrace l’origine de ces sources à l’époque médiévale, et leur similarité témoigne de sujets relatifs à l'astronomie et aux différents mouvements des systèmes solaires. Dans la continuité de Khossouf/Éclipse est présentée dans le sous-sol de la galerie Étoile, une oeuvre qui s’apparente à la forme d’un cube. Elle contient des retranscriptions de dessins et d’interprétations sous la forme de sérigraphies sur des plaques de verre qui donnent forme à l’oeuvre. On trouve au centre de l’oeuvre une lumière qui se réverbère sur ses parois. En rayonnant sa propre lumière, Mohssin Harraki convoque ici un dialogue qui représente les étoiles, l’astronomie et différents référents provenant de l’histoire de la discipline scientifique. 

 

L’ensemble des quatre vidéos Anwar Al-Nujum dans le fond de la galerie participe de ce raisonnement sur la pensée, les cycles et les liens entre différentes philosophies, systèmes de valeurs dans différentes cultures. On observe inscrite en filigrane la manière avec laquelle la langue et ses ramifications peuvent former, délier ou dominer la pensée. 

 

Karima Boudou

 

 

 

Si les photos sont des citations de la réalité apparente, qu’advient-il lorsque des mots, des phrases sont utilisées dans une démarche plastique? Ou encore, lorsque photos et mots sont associées dans une sculpture ou une installation? Que nous dit alors la composition? C’est ce qui me fascine tout particulièrement dans les nouvelles œuvres de Mohssin Harraki, conçues comme un ensemble pour l’exposition à la Galerie Imane Farès. Il s’agit d’une étude du souvenir et de la mémoire à l’aube de ce 21e siècle, d’un temps présent qui plonge ses racines dans un passé très lointain. 

 

Les photos sont un rétroviseur. John Berger a souligné leur analogie à la poésie, à Mnémosyne, déesse de la mémoire, et a montré comment pour les Grecs anciens, la poésie était une forme de narration, un inventaire du monde visible; la poésie se sert d’analogies visuelles pour créer toutes sortes de métaphores. Il cite à cet égard Cicéron à propos du poète Simonide. Selon Cicéron, Simonide -  ou quelqu’un autre - a eu la perspicacité de découvrir que les images les plus complètes dans notre esprit sont formées par les choses captées et conservées par nos sens, et que notre sens le plus aigu est la vue, et que par conséquent, les impressions que nous formons via les oreilles ou la réflexion sont plus faciles à retenir si elles sont aussi transmises au cerveau par les yeux.

‘Ou quelqu’un d’autre’. Cela me fait penser à une autre citation, celle de l’écrivain Eduardo Galeano, particulièrement appropriée aux nouvelles œuvres de Mohssin Harraki : “Sur son lit de mort, Copernic publia le livre qui fonda l’astronomie moderne. Trois siècles auparavant, les scientifiques arabes Muhayad al-Urdi et Nasir al-Tusi avaient généré des théorèmes qui furent importants pour le développement de cette œuvre. Copernic les utilisa, mais sans les citer. En se regardant dans un miroir, l’Europe voyait le monde. Au-delà, il n’y avait rien.”

 

Les étoiles et les yeux; pour une raison qui m’échappe, Mohssin Harraki me fait aussi penser à l’artiste conceptuel Stanley Brouwn. Que signifie le concept de distance? Les histoires ont un déroulement, comme les hommes. De mot en mot, et nous en faisons mentalement un montage. Ce montage est lié à l’observation de la réalité, mais est déterminé par notre manière personnelle de regarder. Les connexions et les mots peuvent venir de diverses directions. C’est peut-être là le secret d’un dialogue, mais aussi des ambiguïtés de l’Histoire que Mohssin Harraki fait converger et prendre forme dans ses œuvres.

 

Phillip Van den Bossche

 

 

 

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